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Le drapeau européen aussi nous le devons à une femme !

En 1949, deux emblèmes, le E vert sur fond blanc du Mouvement européen, et l'azur portant un cercle d'or du Mouvement Paneuropéen, se disputaient la légitimité de représenter la nouvelle Europe née des décombres de la Seconde Guerre mondiale.

Voici l’histoire. Tout commence 32 ans avant que naisse l’Union Européenne, à Strasbourg au Conseil de l’Europe. Fondé en 1949, après le célèbre discours de Winston Churchill à Zurich appelant aux « Etats-Unis d’Europe », il regroupait alors 10 Etats (1). Son but ? Promouvoir les droits de l’Homme et la culture européenne et créer un espace démocratique et juridique commun autour de la Convention européenne des droits de l’Homme sur la protection de l’individu. Il lui fallait un drapeau. On chargea une commission de créer le symbole porteur « des valeurs spirituelles et morales qui sont le patrimoine commun des peuples qui le composent ». Il y eut d’abord un projet comportant une croix, puis un E majuscule de couleur verte sur fond blanc. Mais, c’était laid ou provoquant pour les non chrétiens. Par exemple, la Turquie s’opposa à cause de la symbolique religieuse de la croix ; mais elle acceptera les étoiles !

Après moult recherches portant sur plus de cent drapeaux, le service de presse du Conseil demande un projet à Arsène Heitz, artiste-peintre et fonctionnaire au même Conseil. Notre fonctionnaire conçoit un drapeau bleu sur lequel se détachent 15 étoiles d’or (les 15 Etats du Conseil qui en compte aujourd’hui 46). Il est adopté officiellement le 8 décembre 1955 mais avec 12 étoiles. Les membres du Conseil optèrent en effet pour la symbolique fédératrice du chiffre 12 (les 12 mois de l’année, les 12 heures de la journée, les 12 signes du zodiaque, les 12 travaux d’Hercule, etc). Le drapeau fut approuvé avec enthousiasme. On connaît sa description officielle (2) : « Sur le fond bleu du ciel, les étoiles forment un cercle en signe d’union. Elles sont au nombre invariable de douze, symbole de la perfection et de la plénitude, qui évoque aussi bien les apôtres que les fils de Jacob, les travaux d’Hercule, les mois de l’année ».

En 1986, les Communautés européennes (Ceca + Euratom) regroupant 12 pays adoptent le drapeau à la suggestion du Conseil de l’Europe (3) et du Parlement européen (4). Pour la petite histoire, il fallut attendre le traité de Lisbonne (2007) pour que le drapeau, l’Hymne à la joie, la devise « Unis dans la diversité » soient définis comme symboles de l’Union EU. 16 Etats seulement les reconnurent, sans la France !

La France reconnaîtra le drapeau en 2017 à l’initiative d’Emmanuel Macron. Voici comment. Le 3 janvier 2017, sur France Inter, le candidat Insoumis Jean-Luc Mélenchon vitupère contre le « caprice communicatoire » d’Emmanuel Macron qui avait fait installer le drapeau européen sous l’Arc de Triomphe pour célébrer le début de la présidence française de l’U.E. Il déposera un amendement, qui sera rejeté, visant à retirer aussi le drapeau européen de l’Assemblée nationale, pour le remplacer par celui de l’Organisation des Nations unies. « On est obligé de supporter ça ? » s’était exclamé Mr Mélenchon en entrant dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale mardi 20 juin. « C’est la République française ici, c’est pas la Vierge Marie » ! Emmanuel Macron annonça qu’il allait officiellement reconnaître le drapeau bleu et or lors d’un sommet de l’UE afin qu’il ne puisse plus être « enlevé de l’hémicycle ». Ce fut la foire d’empoigne. « Monsieur le président, vous n’avez pas le droit d’imposer à la France un emblème européen confessionnel » déclarera Jean-Luc Mélenchon (5). Le président de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, réclamera la tenue d’un référendum. Le vice-président du Front national Louis Alliot, jugera que la reconnaissance du drapeau européen demande « une modification de la Constitution » et Florian Philippot (FN à l’époque) parlera de « torchon de l’oligarchie européiste »

Confessionnel, le drapeau européen ? Jean-Luc Mélenchon avait-il raison ? Oui et non.


La médaille miraculeuse de la rue du Bac à Paris

En effet, Arsène Heitz notre fonctionnaire artiste-peintre a raconté s’être inspiré d’une médaille en vente chez les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, à la rue du Bac à Paris. Cette médaille montre la Vierge les bras ouverts et au revers, le M de Marie, surmonté d’une croix, entouré de douze étoiles. Créée en 1832 en pleine épidémie de choléra à Paris, elle représente l’apparition qu’avait eue Catherine Labouré, religieuse de la rue du Bac. A partir de cette petite médaille, A. Heitz conçoit un drapeau bleu sur lequel se détachent 15 étoiles d’or. Son projet sera adopté officiellement le 8 décembre 1955 mais il se gardera bien de révéler la source de son inspiration. Les membres du Conseil de l’Europe n’y virent que ciel bleu sans nuage, et y imprimèrent la symbolique rassembleuse du chiffre 12 (les 12 mois de l’année, les 12 heures de la journée, les 12 signes du zodiaque, les 12 travaux d’Hercule, etc.). Ils l’approuvèrent avec enthousiasme. Ce drapeau fut adopté par toutes les Communautés européennes en 1986 avec l’arrivée du Portugal et de l’Espagne qui donna naissance à « l’Europe des 12 » et en 2007 comme symbole de l’UE. (Traité de Lisbonne).

En 1989, soit 34 ans après l’adoption officielle du drapeau, une revue catholique confidentielle Magnificat, relate qu’Arsène Heitz se disait très fier que le drapeau de l’Europe soit inspiré par Notre-Dame. Sa veuve confirmera l’histoire en justifiant la discrétion de son mari : « Il fallait garder le secret, car il n’y a pas que la religion catholique en Europe« . (6) Sans compter tous les athées qui auraient fait retoquer son projet, à commencer par la France, Etat laïque par nature.

 Ainsi à notre insu l’Union européenne a été placée sous le signe de Marie, reine des Cieux.

La médaille dont s’est inspiré Heitz renvoie évidemment aussi au texte de l’Apocalypse 12, 1 « Un signe grandiose apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles ».

L’inspiration religieuse du drapeau européen, peu connue du grand public, peut choquer nos concitoyens épris d’esprit laïc. Mais convenons-en, la référence à la Vierge est discrète, secrète même, et neutre.

L’Union européenne n’a jamais fait mention de cette inspiration. Officiellement, le cercle d’étoiles dorées symbolise les idéaux d’unité, de solidarité, d’harmonie entre les peuples d’Europe. La médaille de la rue du Bac a été un catalyseur ; elle est absente du résultat final, irréprochablement laïque, fruit d’un travail collectif et d’un compromis entre les nations membres du Conseil de l’Europe, tel que le relate le Belge Paul M. G. Lévy, qui était alors directeur de l’Information et de la Presse au Conseil de l’Europe ainsi que Robert Bichet président du « Comité ad hoc pour un emblème européen » qui ont participé à ce titre à l’élaboration du drapeau. Ce ne fut pas le travail d’un seul homme, inspiré par la religion catholique. En définitive le drapeau plaît, ce qui est l’essentiel et il est porteur de sens, celui de la devise de l’Europe « l’union dans la diversité ».

sources : Le Monde, La Croix, La Vie, Libération, Public Sénat, France Info. Et Le drapeau de l’Europe de Robert Bichet (1985).

  1. Le Conseil de l’Europe a été fondé le 5 mai 1949 par le traité de Londres, signé dans la même ville par dix pays : Belgique Danemark, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Norvège, Suède, Pays-Bas et Royaume-Uni ; en 1950, Grèce, Turquie, Islande et Allemagne de l’Ouest les rejoindront.
  2. Site internet du Conseil de l’Europe
  3. Précisons qu’à l’époque, la Communauté européenne du charbon et de l’acier, ancêtre de notre Union Européenne ne comprenait que six états fondateurs : France, Belgique, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, et ce qu’on appelait alors l’Allemagne de l’Ouest. Ce drapeau fut adopté par toutes les Communautés européennes en 1986 avec l’arrivée du Portugal et de l’Espagne qui donna naissance à l’Europe des 12.
  4. En 1983, le Parlement européen élu au suffrage universel en 1979 a opté pour le drapeau et proposé qu’il devienne l’emblème de la C.E.E. (L’Union Européenne ne naîtra qu’en 1992 par le traité de Maastricht.) Il siégeait alors à Strasbourg pour les sessions ordinaires dans un bâtiment loué au Conseil de l’Europe qui arborait le fameux drapeau
  5. M. Mélenchon invoquait aussi le rejet par les Pays-bas et la France du traité constitutionnel européen, en 2005, qui précise la description du drapeau dans la partie IV, article 1, qui « vaut décision du peuple français ». Mais ni la couleur ni le motif de la bannière européenne n’étaient à l’époque le motif du « non » au référendum, qui mêlait surtout des considérations souverainistes et un refus de la mondialisation néolibérale. Le traité de Lisbonne, adopté en 2007, ne fait plus référence au drapeau. En revanche, dans la déclaration 52 qui lui est associée, seize pays ont reconnu le drapeau étoilé comme le symbole de leur appartenance à l’Union européenne : La France n’en faisait pas partie.
  6. Plus tard apparaît dans la revue L’Appel de Notre Dame un texte écrit en août 1995 à la demande de l’abbé Ch. Sauter aumônier de l’Hôpital de Cluny. L’auteur affirme avoir rencontré par hasard à Lisieux « un monsieur qui m’a dit « c’est à moi qu’on a demandé de dessiner le drapeau de l’Europe » et qui lui raconte toute l’histoire …(A titre d’information locale invérifiable).